Derrière notre maison, de maigres érables formant un petit bois dénudé de toute impression sauvage nous séparaient d’une route plutôt tranquille. Ce chemin que nous traversions deux fois par jour ne pardonnait pas en hiver, nous confrontant chaque matin avec nos propres traces, nos propres pas. Enfants, dès les premières neiges tombées, nous devions apprendre à maîtriser la route des empreintes laissées au-devant de nous, ne pas perdre l’équilibre, et se lancer au chemin déjà tracé.
Quand, tout au bout, derrière le voile du boisée retentissait le bruit de l’autobus, la course était lancée. Courir, sans pouvoir se laisser emporter, ni par l’idée de la fuite, ni par celle d’une liberté conquise, car nos pieds devaient retrouver la voie de la veille et les crevasses creusées dans la neige gercée. Courir et, à bout de souffle, avoir la certitude d’avoir fait du surplace.
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Au printemps, au retour de l’école, à la fonte des glaces dans nos jardins, on retrouvait un plaisir à vaguer librement, à contourner les flaques ou à y entrer à grands sauts.
Je savais, du coin de l’oeil, que mon voisin, seul dans son siège, redoutait ce moment. Il devait craindre le hasard qui pesait sur lui. Un autre jeune, plus grand que lui, choisissait parfois de descendre à notre arrêt. Terré dans le fond de l’autobus, il bondissait parfois soudainement pour surgir hors du bus. Quand ce sort advenait, je voyais mon voisin être poursuivi jusqu’au seuil de sa maison. Poussé dans le dos, traité de toutes les vulgarités que certains enfants manient si aisément, mon voisin était puni, toujours sans raison. Il se défendait peu, esquissait une sorte de sourire comme une faible lueur coincée entre l’humiliation et une fausse désinvolture. Bien sûr, comme le petit tyran s’imposait un détour pour venir s’acharner sur mon voisin, c’était toujours les plus beaux après-midi de printemps, quand le jour résiste de nouveau à la nuit.
Ces deux garçons portaient le même prénom.

Christopher, le petit dur, le bourreau de mes souvenirs d’enfance, est réapparu devant moi hier soir. Ses tics et ses gestes magnifiés à des proportions de géant, son regard en gros plan, devenu lumière traversant l’obscurité du cinéma. Le film, que les journaux ont appelé un “grand documentaire” ouvre une fenêtre vers un univers cruel, acerbe, dans notre propre ville. Comme des plaies ouvertes, ce sont des gars avalés par la prostitution et la drogue. Les “Hommes à louer.” Parmi ces hommes qu’on regarde défiler comme des ravages, des ruines qui se dévoilent à nous un moment, sous la chaleur d’un refuge, Christopher prend place, s’allume une cigarette et raconte. Comment il a débuté, sur le coin de Papineau et Champlain. Comment il suce des gars pour moins de 20$, vite fait, dans l’arrière du char. Comment tout ce qu’il fait, retourne finalement, dans le crack, pour la puff.
Une tristesse et un désarroi m’empêchent de voir clair et d’imaginer cette distance entre nous, entre ce que chacun de nous nomme une bouffée d’air. Tout ce qu’il y a eu entre ces printemps, ces bousculades, et les chemins choisis vers le creux des nuits.




